3.4 Une nécessaire re-décentralisation


Durée estimée de cette leçon : 27-30 min


Comme nous avons pu le découvrir dans la première séquence de ce MOOC, Internet est un réseau de réseaux. Par définition, cet énorme maillage d'appareils connectés est décentralisé : il ne dépend d'aucune machine précise et personne ne peut s'emparer de lui. Pourtant, depuis quelques années, le réseau informatique mondial n'en finit plus de se cristalliser autour de grandes entités extrêmement puissantes. Ce phénomène dit de centralisation concerne les services, les données, les infrastructures. Selon Tim Berners-Lee, l'inventeur du web, il semble aujourd'hui nécessaire de "rendre le web ouvert, sûr et libéré de la censure en répartissant les données, leur traitement et leur hébergement auprès de millions d'ordinateurs autour du monde, sans contrôle centralisé".

Voici ce que nous disent les acteurs et actrices du numérique que nous avons interviewés sur cette question :



En complément de cette première vidéo et pour mieux en comprendre les enjeux, La Quadrature du net a aussi produit une vidéo sur le sujet :



Comme nous l'indiquent ces deux vidéos, la re-décentralisation est l'une des solutions pour reprendre le contrôle d'Internet. L'objectif de cette re-décentralisation est la recherche de l'immutabilité, au sens où un objet du web décentralisé ne peut être supprimé ou altéré de manière unilatérale par une plateforme centrale. De plus, cela permettrait de chambouler les modèles économiques dominants fondés sur les annonces publicitaires.

Découvrons ensemble les différentes technologies disponibles à ce jour pour re-décentraliser Internet.

Le peer-to-peer

Le modèle de réseau informatique peer-to-peer (P2P) - par opposition au modèle client/serveur - permet d'échapper à la centralisation en mutualisant les ressources d'une myriade d'appareils sans passer par un serveur central. Peer-to-peer, que l'on peut retrouver sous ses formes P2P ou "point à point" veut littéralement dire : pair à pair. Ce concept introduit ainsi une relation d'égal à égal entre deux ordinateurs ou systèmes qui sont souvent dénommés "hôtes".

Contrairement au modèle client/serveur qui repose sur une ou des machines serveurs et des machines clientes dont la relation n'est pas égale (les applications des machines clientes ne peuvent pas fonctionner sans serveur), le modèle peer-to-peer permet à toutes les machines d'assumer les mêmes fonctions. Chaque machine peut jouer directement le rôle de client et de serveur. On parle parfois de servent, contraction des termes serveur et client. On peut considérer que cette technologie promet d'introduire une mutualisation massive des ressources informatiques, tant au niveau de l'information que de l'espace de stockage ou de la puissance de calcul. Avec ce modèle, plus le nombre d'internautes accédant simultanément aux mêmes données (tout en les partageant) est important, et plus il est facile (et rapide) à d’autres d’y accéder.


Vous connaissez sans doute déjà son application la plus populaire, le partage de fichiers par le biais de protocoles BitTorrent, eDonkey, FastTrack, etc. Lorsque vous téléchargez un torrent, vous faites donc appel au peer-to-peer : le fichier que vous êtes en train d'acheminer vers votre ordinateur vous est envoyé en petites portions par une myriade d'autres machines qui le possèdent déjà (les seeders) ou qui le téléchargent en même temps que vous (les leechers). Bien sûr, en tant que leecher, vous faites également partie de cette boucle : chacun des fragments du fichier dont vous avez déjà fait l'acquisition est mis à la disposition des autres ordinateurs souhaitant télécharger le fichier.

À ce jour, plusieurs projets de re-décentralisation du web reposent sur ce modèle du peer-to-peer.

Le Hongrois Tamas Kocsis a lancé en 2015 ZeroNet, un proto-web décentralisé en pair-en-pair. L'hébergement et le partage des pages web qui composent ce réseau sont répartis entre l'ensemble de ses utilisateurs. Les sites web qui font partie de ce réseau sont envoyés aux internautes par petits bouts, grâce à tous les individus qui l'hébergent sur leur propre ordinateur ou qui se baladent dessus en même temps que vous. Tant qu'au moins un membre du réseau possède le site en question sur sa machine, il reste accessible à tous les autres utilisateurs. Il n'y a donc pas besoin d'un serveur central. De ce fait, un site ZeroNet ne peut être censuré ou bloqué que par son propriétaire.


L'informaticien états-unien Juan Benet entend créer une toile plus sûre, rapide et résistante en remplaçant l'HyperText Transfer Protocol (HTTP), le protocole de communication client-serveur sur lequel le web est bâti, par un protocole pair-à-pair baptisé InterPlanetary File System (IFPS). Ce système de fichiers distribué en pair-à-pair qui cherche à connecter tous les périphériques informatiques avec le même système de fichiers est développé depuis 2014 . En gros, IPFS applique le principe du téléchargement BitTorrent à tout ce qui constitue le web. Si vous consultez une page web en IPFS, les images, les CSS, le HTML et les JavaScript seront récupérés bloc par bloc chez d’autres utilisateurs d’IPFS. Cela rendra le chargement de la page plus rapide et il sera impossible de la supprimer ou de la censurer si on n’en est pas le propriétaire. IPFS est une vision ambitieuse pour une nouvelle infrastructure décentralisée sur laquelle de nombreux types d’applications peuvent être construits.


Le projet Solid, initié par Tim Berners-Lee et piloté par le MIT, montre qu’on peut séparer applications et données pour rendre le contrôle aux internautes. Dans un tel modèle, l’utilisateur est propriétaire de ses propres données, quelles qu’elles soient, tout le temps et pour toujours, et les applications se contentent d’y accéder de façon sélective. Dérivé du syntagme « social linked data », SOLID est donc un projet de recherche dont l’objet est de créer un nouveau standard pour permettre de séparer les données des applications et des serveurs qui les utilisent. Un standard de ce type vous permettrait par exemple de stocker les données liées à votre réseau social préféré sur le serveur de votre choix, dont vous gardez le contrôle. L'idée est que vous décidiez de stocker toutes vos données personnelles sur un serveur vous appartenant, en autorisant, ou pas, les plateformes à s'y connecter.


Selon Tristan Nitot, l'approche de Solid, qui distingue plateformes, applications et données, est particulièrement originale : « Au lieu de tout centraliser auprès d’un algorithme pour bénéficier d’un service, on va faire des applications sur des plateformes qui utilisent des données hébergées dans Solid. Cela permettra par exemple de changer de réseau social sans perdre toutes nos données, puisqu’elles nous suivront. »

Le fediverse

Le fediverse (mot-valise pour federated universe) est un ensemble de réseaux sociaux alternatifs qui communiquent les uns avec les autres. Ils fonctionnent grâce à des logiciels libres et choisissent d'être sans publicité, de préserver nos vies privées et ne filtrent pas le contenu auquel on a accès.

Vidéo What is the Fediverse? (en anglais) - CC-BY-SA LILA - ZeMarmot Team





Sur le fediverse, il est possible de :

  • voir ou publier des photos,
  • voir ou publier des vidéos,
  • écrire des articles de blog,
  • écouter et partager de la musique,
  • poster des messages, discuter avec d'autres personnes,
  • organiser des évènements ou y participer

Les principaux logiciels du fediverse sont :


Décentralisé et fédéré, ce réseau en archipel s’articule autour de briques technologiques qui permettent à ses composantes diverses de communiquer. Contrairement au peer-to-peer ou à l'architecture client/serveur, ce réseau se compose d'une multitude de serveurs qui font tourner une instance d'un logiciel pour plusieurs utilisateurs et utilisatrices. Comme les logiciels sont libres, n’importe qui (ayant la compétence technique) peut faire tourner une instance sur son serveur et la connecter aux autres instances pour ainsi permettre à ses utilisateurs et utilisatrices d’échanger avec le reste du réseau. Par exemple, Framapiaf.org est une instance du logiciel Mastodon gérée par Framasoft.

Comprendre la structure du fediverse, cet univers d’instances séparées et indépendantes, représente pour beaucoup de gens un changement de paradigme qui n’est pas immédiatement compréhensible. En pratique, cela va même plus loin puisque l’utilisation de protocoles ouverts, en l’occurrence ActivityPub, permet à des logiciels différents de parler entre eux : il est par exemple possible de suivre une chaîne PeerTube depuis un compte Mastodon ou de « suivre » un utilisateur PeerTube depuis Mastodon (en affichant dans son fil d'actualités les dernières vidéos postées par le compte suivi), ou même de commenter une vidéo hébergée sur PeerTube directement depuis Mastodon.

Schéma des relations entre plusieurs instances au sein du fediverse


Dans le fediverse, les gens sont regroupés en communautés plus ou moins vastes nommées « instances ». Pour démarrer sur le fediverse, vous devrez donc choisir une instance où vous inscrire. Pour cela, vous pouvez voir si vous connaissez déjà des personnes dans une communauté ; si vous préférez un petit groupe intimiste ou un regroupant des milliers de personnes ; et enfin, si vous souhaitez une instance où on parle de tout, ou une ayant une thématique particulière. Les nombreuses variantes vous offrent plus de flexibilité pour trouver l’instance qui vous convient le mieux ! Quoi qu’il arrive, vous pourrez voir ce qui se passe dans les autres instances et échanger avec elles sans frontières. Ainsi, même si vos amis sont répartis dans différentes instances, rien ne vous limite dans vos échanges. En plus, il est possible de migrer sur une autre instance si vous le voulez !



Pour aller plus loin :



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