3.3 Les logiciels libres
Durée estimée de cette leçon : 30-33 min
Dans cette leçon, nous verrons comment la culture du Libre, et en particulier les logiciels libres, est l'un des moyens pour apporter des solutions concrètes à l'émancipation des internautes. Voici ce que nous en disent les acteurs et actrices du numérique que nous avons interviewés sur cette question :
3.3.1. Aux origines du mouvement du Libre
La culture du Libre renvoie initialement à la sphère spécifique de l'informatique et constitue une réaction aux premières tentatives d'enfermement du travail de développement de l'informatique dans des logiques commerciales et privatives. En anglais, le terme free software a un double sens car il signifie tout à la fois « gratuit » et « libre ».Le point de départ de la culture libre, telle qu'on la connaît aujourd'hui, est la création du mouvement du logiciel libre par Richard Stallman (alors chercheur au laboratoire d’intelligence artificielle du MIT) en 1984.
Jusqu'au début des années 70, les milieux professionnels et universitaires s'échangeaient volontiers logiciels et codes sources, et les constructeurs cédaient le leur pour rien jusqu'à ce que les lois antitrust ne le leur interdisent afin de permettre l'exercice d'une concurrence dans ce domaine. Bill Gates, fondateur de Microsoft en 1975 publie ainsi en 1976 “An OpenLettertoHobbiyst”,une lettre ouverte dans laquelle il dénonce la faible protection des créations des développeurs. En Octobre 1976, leC opyrightActqui fixe le droit de propriété est adopté aux États-Unis. À partir de cet évènement, les logiciels sont désormais protégés par le droit d’auteur américain.Les constructeurs se mettent à facturer les logiciels séparément du matériel et les éditeurs de logiciels s'orientent vers la vente de licences d'utilisation. En parallèle, les constructeurs restreignent l'accès au code source des programmes à partir du début des années 80 : il devient impossible, et dans certains cas interdit, d'étudier, de corriger ou d'améliorer les logiciels acquis. De cette frustration, Richard Stallman développe un problème éthique : Pourquoi développer des logiciels dont l’usage sera restrictif, dont le code source sera caché, et une copie ou un partage du logiciel impossible, à cause des droits du propriétaire du logiciel ?
L’utilisation “libre” des logiciels qui était donc une pratique déjà courante émerge en tant que réponse idéologique au modèle économique de la commercialisation des logiciels.C’est à partir de cette réflexion que le mouvement du logiciel libre né : de pratique universitaire, il se structure en idéologie avec un paradigme et des structures. Richard Stallman décide de créer le projet GNU qui a pour objectif de construire un système d'exploitation dont la totalité des logiciels est libre. Il fonde dès 1985 la Free Software Fondation,une organisation à but non lucratif, dont la mission est la promotion du logiciel libre et la défense des utilisateurs.
Basée sur des logiques de coopération, de diffusion et de réemploi, la culture du Libre irrigue de plus en plus les pratiques et visions de certains acteurs associatifs et contribue à replacer la discussion sur l'émancipation au cœur de l'éducation populaire. Le numérique aurait donc un potentiel émancipateur le rattachant à l'éducation populaire à condition de valoriser les dynamiques sociales et collectives qui le permettent.
3.3.2. Les logiciels libres

Au lieu de verrouiller, de crypter et de restreindre, la philosophie du logiciel libre se base sur l'échange et la transmission des savoirs, l'intelligence collective, les pratiques communautaires, etc. Comme on échange des recettes de cuisine pour y amener une touche personnelle, comme la recherche universitaire évolue grâce aux publications de la communauté scientifique, le logiciel libre prône une liberté de parole et de citation.
Afin de donner une assise solide à son projet, Richard Stallman publie dès 1985 le manifeste GNU dans lequel la définition du logiciel libre est caractérisée par 4 libertés :
- la liberté d'exécuter le programme Vous êtes libre d’utiliser le logiciel comme bon vous semble sur autant de machines que vous le souhaitez. Il n’y a pas de logique commerciale qui interdit ou impose un usage.
- la liberté d'étudier le fonctionnement du programme Vous êtes libre de savoir comment est fabriqué le logiciel, un peu comme les ingrédients d’une recette et son élaboration (son code source). L’utilisateur est souvent indirectement concerné, mais c’est la garantie qu’un informaticien compétent puisse voir s’il est adapté et s’il n’y a pas de bizarreries dans le programme, des risques à l’adopter. Ainsi, les programmes libres ont une réputation de fiabilité et de sécurité : on peut savoir ce qu’on mange.
- la liberté de modifier le programme Vous êtes libre d’améliorer le programme (ou le faire améliorer) si vous avez des idées, vous pouvez les partager ou les mettre en œuvre. Vertu de cette liberté, la recherche de la qualité est facilitée par la réactivité des utilisateurs compétents. Pour les grosses organisations, les logiciels libres deviennent des troncs communs ajustables à leurs besoins.
- la liberté de distribuer le programme Vous êtes libre de faire autant de copies que vous voulez de ce logiciel et de les distribuer à autant de personnes que vous le voulez. Vous pouvez même les vendre si vous autorisez les autres à en faire autant, en respectant les autres libertés. Étonnant cette liberté de vendre ? Dans un univers concurrentiel, si vous vendez un produit librement accessible ailleurs et dont l’accès à la recette est libre, vous devez forcément apporter une plus-value ou un service complémentaire.
Les libertés des logiciels libres sont accordées à tous les utilisateurs et utilisatrices et pour tous les usages.Il n'est pas possible de créer de restrictions supplémentaires qui portent sur ces libertés. Par exemple, il est interdit d'interdire l'utilisation d'un logiciel libre :
- pour des usages commerciaux, pour la recherche génétique
- par des utilisateurs qui appartiennent à une entreprise ou à l'armée
- par des utilisateurs d'une religion, d'un pays, ou d'une nationalité
- parce que quelqu'un n'est pas d'accord avec vous, parce que c'est un concurrent de votre entreprise, parce qu'il n'aime pas les pingouins.
Au premier abord, il peut vous sembler tentant de vouloir imposer certaines de ces limites, mais dans la réalité des usages, autoriser les discriminations rendrait l'interprétation complexe du droit, et mettrait l'utilisateur dans l'insécurité. Par exemple, si une université publique reçoit un financement privé pour un projet, est-ce que c'est un usage commercial ?

Richard Stallman définit précisément la notion de logiciel libre et rédige la licence publique générale GNU (GPL) en 1989 qui utilise le droit d'auteur pour garantir la pérennité des libertés accordées aux utilisateurs (et donc interdire la possibilité qu'une évolution ne soit plus libre). Les logiciels libres sont effectivement soumis, comme tout logiciel publié hors du domaine public, au droit d'auteur. Dans ce cadre, le droit d'auteur est exercé par le biais d'une licence libre qui énumère les droits que l'auteur choisit d'octroyer à l'utilisateur. Une véritable communauté se crée alors autour du logiciel libre dans laquelle commence à se développer un ensemble de références culturelles.
Le logiciel libre est à l'opposé du logiciel privateur (ou logiciel propriétaire) qui est souvent produit par une entreprise qui en conserve les sources cachées et qui demande une contrepartie à l'utilisateur pour accéder à son produit (par exemple le paiement pour les logiciels de chez Microsoft ou bien la récupération de données pour des logiciels en accès gratuit tels que Google Chrome par exemple). Il convient de bien comprendre qu'un logiciel gratuit n'est pas forcément un logiciel libre. Tout comme un logiciel libre n'est pas forcément gratuit puisqu'il existe la liberté de le commercialiser sans exclusivité en échange d'une contrepartie de la part de l'utilisateur. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le terme open source est dorénavant davantage utilisé que celui de logiciel libre (le terme free en anglais qui signifie à la fois libre et gratuit portait à confusion).

L'intérêt d'utiliser des logiciels libres est multiple :
- tout d'abord, on ne dépend pas d’un seul fournisseur (lock-in) ;
- les formats utilisés sont majoritairement des standards ouverts qui favorisent l'interopérabilité (compatibilité des fichiers entre les logiciels d'un même type) ;
- il est possible d’adapter un logiciel pour des besoins spécifiques ;
- on profite des contributions de la communauté ;
- le logiciel offre potentiellement plus de sécurité (moins de pistage par exemple) car son code est public.
On utilise parfois le terme de logiciel open source pour désigner les logiciels libres. Si l'on traduit littéralement l'expression, on sait qu'on parle d'un logiciel dont la source est ouverte : à savoir que le code source du logiciel est accessible à tous. Mais l'open source est quelque chose d'autre : il a une philosophie très différente basée sur des valeurs différentes de celles du logiciel libre. Richard Stallman a publié un article intitulé Why Open Source misses the point of Free Software (en français En quoi l'open source perd de vue l'éthique du logiciel libre) dans lequel il explicite la différence entre ces deux termes : "Le mouvement du logiciel libre fait campagne pour la liberté des utilisateurs de l'informatique ; c'est un mouvement qui lutte pour la liberté et la justice. L'idéologie open source, par contre, met surtout l'accent sur les avantages pratiques et ne fait pas campagne pour des principes. C'est pourquoi nous ne sommes pas d'accord avec l'open source et n'utilisons pas ce terme."
3.3.3. Les licences libres
Pour exprimer dans un langage juridique les libertés et conditions d'usage d'un utilisateur, l'auteur d'un logiciel ou d'une ressource va devoir choisir une licence, et spécifier que la ressource est diffusée sous les termes de cette licence.La culture libre, en plus d'un état d'esprit, repose sur l'utilisation de licences libres, la première créée étant la licence GNU-GPL pour le logiciel libre. Une licence libre est un contrat juridique qui s'applique à une œuvre de l'esprit par lequel l'auteur concède tout ou partie des droits que lui confère le droit d'auteur, en laissant au minimum quatre droits considérés fondamentaux aux utilisateurs, à savoir les quatre libertés fondamentales pour l'utilisateur théorisées par Richard Stallman.

Une licence libre est une licence qui autorise tout le monde à utiliser, étudier, modifier et distribuer un contenu. Cela permet à un créateur de dire « pas la peine de me demander, vous pouvez utiliser ma création ». La licence est un contrat entre un créateur et un utilisateur qui indique ce qu’on a le droit de faire avec un contenu. Si aucune licence n’est attachée à un contenu, c’est le droit d’auteur habituel qui s’applique, c’est à dire qu’il faut demander l’autorisation avant de réutiliser le contenu. En effet, vous ne pouvez pas réutiliser librement toutes les images que vous trouvez sur votre moteur de recherche préféré, il vous faut l’accord de l’auteur ! Pour savoir si un contenu est couvert par une licence, vous trouverez généralement une mention comme « ce contenu est mis à disposition selon les termes de la licence… » avec un lien vers le texte de la licence (elle se trouve parfois dans les mentions légales).
Un des aspects souvent mal compris du principe de licence libre est que celui-ci ne traite pas de la valeur marchande de la diffusion des œuvres. Une œuvre sous licence libre n'est pas nécessairement disponible gratuitement, pas plus qu'une œuvre disponible gratuitement n'est nécessairement libre. Cette confusion est entretenue par le double sens du mot anglais free (libre ou gratuit). Le principe de licence libre n'interdit pas en effet de faire payer l'accès à l'œuvre. Il garantit juste des libertés sur l'œuvre une fois celle-ci obtenue. Cela est d'autant moins bien compris que dans les faits, la majorité des œuvres sous licences libres sont disponibles gratuitement. D'autant que, si une œuvre sous licence libre n'est au départ disponible que contre paiement, elle peut, dès la première diffusion, être rediffusée gratuitement en toute légalité.
Le but recherché par les licences libres est d’encourager de manière simple et licite la circulation des œuvres, l’échange et la créativité. Au vu du succès du logiciel libre, de nombreuses licences libres ont vu le jour : on en compte aujourd'hui des centaines. Cependant, en dehors de l'univers du logiciel libre, les plus connues sont les licences art libre ou Creative Commons.
3.3.4. Au-delà du logiciel libre
Initialement créées pour les logiciels, les licences libres ont conquis d'autres domaines. L'exemple le plus connu est certainement l'encyclopédie Wikipédia dont l'ensemble du contenu est sous licence libre. Dans le domaine de l'art, la licence Art Libre a été conçue pour être particulièrement adaptée aux œuvres artistiques.
Les ressources éducatives libres (Open Educational Resources ou OER) sont des matériaux éducatifs (par exemple : des manuels de cours, des articles de recherche, des vidéos, des évaluations, des simulations, etc.) dont les droits d'auteur sont sous une licence libre ou dans le domaine public. Chaque personne dans le monde peut jouir d'un accès gratuit aux ressources éducatives et à la permission d'exercer les activités "4R" des ressources éducatives libres.
- Réviser - adapter et améliorer la ressource éducative libre de façon à ce qu'elle réponde au mieux à mes besoins.
- Remixer - composer ou réordonner les ressources éducatives libre avec d'autres ressources éducatives libre afin de produire de nouveaux matériaux.
- Réutiliser - utiliser l'original ou votre nouvelle version de la ressource éducative libre dans une grande variété de contextes.
- Redistribuer - faire des copies et partager l'original ou votre nouvelle version avec les autres.
3.3.5. Contribuer au monde du libre
Le libre n'est pas réservé aux informaticiens et aux geeks. Il existe beaucoup de manières de contribuer au libre :- Créer ou améliorer des ressources et des logiciels libres : que vous ayez créé un programme, un cours, une photo... Vous pouvez à tout moment en faire une ressource libre, ou participer à améliorer des ressources libres.
- Contribuer autour d'une ressource libre : si vous n'avez pas les connaissances pour développer un logiciel ou modifier directement une œuvre, rien ne vous empêche de faire des contributions parallèles, par exemple une traduction ou un tutoriel d'utilisation.
- Communiquer sur le libre : pour être diffusé, un logiciel libre s'appuie rarement sur de la publicité, mais sur une communauté qui porte sa qualité et ses valeurs. A vous de communiquer, que ce soit à vos collègues, vos amis, sur les réseaux sociaux... Les développeurs et autres membres de la communauté peuvent également apprécier que vous discutiez de votre expérience d'utilisation.
- Soutenez financièrement le libre : à travers du financement participatif, par des associations, ou directement auprès auteurs d’œuvres libres, les dons peuvent souvent permettre à un projet libre d'avancer plus rapidement.
Pour aller plus loin :
- livre La bataille du logiciel libre : Dix clés pour comprendrepar Thierry Noisette et Perline (La Découverte, 2004)
- livre Utopie du logiciel librepar Sébastien Broca (Le Passager Clandestin, 2018)
- livre Richard Stallman et la révolution du logiciel libre par R. Stallman, S. Williams et C. Masutti (Eyrolles, 2010)
- site web Dis ... c'est quoi ...? pour expliquer le numérique Libre simplement aux (grands) enfants ...
- cours en ligne Le libre, pourquoi ? Comment ? par Stéphane Poinsart, ICS, UTC (et contributions tierces) - 2016
- film documentaire La bataille du libre réalisé par Philippe Borel (Arte, 2019)
- film documentaire Disparaître, sous les radars des algorithmes réalisé par Marc Meillassoux (Arte, 2021)
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