2.3 Les usages du logiciel libre dans les associations

Depuis 2016 la proportion d’associations utilisant des outils libres est stable, autour des 40 % (41 % en 2022). Pourtant, pendant la crise sanitaire, certains de ces outils ont immanquablement répondu aux besoins du moment et ont connu un réel essor, mais cette accélération des pratiques numériques ne semble pas avoir élargi l’usage des logiciels libres. Les outils libres sont donc le plus souvent déployés dans des associations déjà utilisatrices.


L’utilisation du logiciel libre reste très dépendante du niveau de maturité numérique de la structure : 27 % des associations « peu initiées », 40% des associations « en progrès » et 55% des associations « expérimentées ». Il semble donc que dans l’esprit des responsables associatifs, les outils libres requièrent une certaine culture numérique et restent « l’affaire de spécialistes ».

De plus, cette utilisation est très disparate en fonction du secteur associatif (plus populaire dans les secteurs de l’éducation populaire et de l’environnement que dans le sport et la santé).

Il est intéressant de connaître les raisons qui poussent aujourd’hui les associations à utiliser des outils libres. On le voit dans le schéma ci-dessus, le choix du libre est davantage lié à des raisons pratiques (coût et fonctionnalités) qu’à des raisons éthiques (transparence, solidarité, émancipation et partage). Si l’usage de logiciels libres recouvre des dimensions éthiques fortes, en lien direct avec les valeurs du secteur associatif, en faisant des outils numériques un bien commun, ce n’est aujourd'hui pas la première raison de leur utilisation.

Parmi celleux qui n’ont toujours pas été convaincus par ces outils, 1 5% des répondant·es pourraient l’être à condition d’être accompagnés, y compris dans les secteurs comme l’environnement et l’éducation populaire dans lesquels le libre est plus particulièrement développé. Les acteur⋅ices de l’accompagnement peuvent avoir un véritable rôle à jouer, pour soutenir et accompagner les associations dans leur réflexion sur les raisons pratiques et éthiques de ces outils, en s’appuyant sur ces 41% d’associations convaincues et utilisatrices.

Si près d’un quart (24%) des associations n’en voit pas l’utilité ou considère qu’ils ne correspondent pas à leurs besoins, on peut imaginer qu’il s’agit en fait davantage d’une méconnaissance des outils existants ou d’une peur liée à des difficultés techniques fantasmées.

Freins à l’adoption d’outils libres dans les associations

Même si l’on peut se réjouir du fait que 40 % des associations utilisent des outils libres, on peut tout de même se questionner sur le fait que 60 % d’entre elles ne les utilisent pas. Nous vous proposons de lister ici les principaux freins que nous avons identifiés.

Les outils libres sont pas / peu connus des associations

C’est sûrement l’une des premières raisons expliquant le fait que la majorité des associations n’utilisent pas d’outils libres : simplement parce qu’elles ne les connaissent pas (ou ne savent pas forcément qu’elles en utilisent). C’est en tout cas l’explication proposée par l’étude La place du numérique dans le projet associatif en 2022 pour 24 % d’entre elles .

Rien d’étonnant à ce que les citoyen⋅nes utilisent des outils numériques privateurs dans une société où ceux-ci sont omniprésents, que ce soit au sein des établissements scolaires, des entreprises, des administrations et des grandes surfaces dédiées à la consommation. Il suffit de se promener dans les espaces publics pour constater les nombreuses campagnes publicitaires qui promeuvent ces outils. Ces outils privateurs bénéficient de plusieurs avantages : ils sont gratuits (en apparence puisque les données non consenties de l'utilisateurice sont souvent une contrepartie) ou à des prix compétitifs, intuitifs et faciles à utiliser (interface conviviale et fonctionnalités simples), intégrés dans un écosystème facilitant l'utilisation de plusieurs produits et services simultanément, et ils bénéficient de l’effet réseau (plus un outil est populaire, plus il est attractif).

D’ailleurs, en France, le programme Solidatech, porté par les Ateliers du Bocage, en proposant des tarifs très attractifs sur les licences des outils des géants du web, n'encourage pas les associations a expérimenter des outils alternatifs. l'April estime même que ce programme entrave l'appropriation des logiciels libres par les associations.

Très souvent, les outils numériques choisis au sein d’une association le sont par défaut : un besoin émerge, les dirigeant⋅es associatifs ou les personnes les plus à l’aise en « numérique » proposent un outil et il est adopté. Les membres des associations passent leur temps à bricoler avec les outils dont iels ont entendu parler sans jamais chercher vraiment à les maîtriser. Et si au sein de l’organisation aucune personne n’a la culture numérique permettant de questionner le choix de ces outils, il y a peu de chances qu’une réflexion stratégique émerge au sein des organes de gouvernance à ce sujet.

Si l’on peut déplorer cette situation, on peut aussi la comprendre. Comment blâmer les associations d’utiliser les outils numériques auxquels leurs membres sont habitué⋅es alors même qu’elles n’ont pas au sein de leur communauté de personnes compétentes sur ces questions techniques (de façon générale et plus spécifiquement sur les outils libres) ?

Les outils libres sont souvent victimes de stéréotypes ou des préjugés

En plus d’être pas ou peu connus, les outils libres souffrent généralement d’une image négative : de nombreux préjugés y sont souvent associés, parfois fondés, mais généralement basés sur des perceptions erronées ou incomplètes. Ainsi, une mauvaise expérience avec un logiciel libre à un moment donné laisse souvent des traces et dissuade de "réessayer" même plusieurs années plus tard, les personnes étant convaincues que ça ne convient toujours pas.

Voici une liste non-exhaustive des stéréotypes dont sont victimes les logiciels libres :

  • Les outils libres sont moins performants que les logiciels privateurs en termes de fonctionnalités, de stabilité ou de convivialité.
  • Certains outils libres sont incompatibles avec certains programmes ou systèmes d'exploitation.
  • Les outils libres sont difficiles à utiliser : ils sont réservés aux experts techniques et sont trop complexes pour les utilisateurices moyens. Ils demandent un temps d’apprentissage et d’adaptation supérieur, surtout pour les personnes non-initiées.
  • Les outils libres manquent de support technique : les utilisateurices n'ont pas accès à un support technique / support client fiable pour résoudre leurs problèmes.
  • Les outils libres sont moins sécurisés, plus vulnérables aux failles de sécurité que les logiciels privateurs.
  • Les outils libres ne sont pas adaptés aux entreprises en raison de problèmes de compatibilité ou de support.
  • Les outils libres sont gratuits, donc de moindre qualité.
  • Les outils libres ne sont pas conviviaux : leur interface n’est pas toujours intuitive / ergonomique.
Si nous savons que ces clichés sont souvent erronés, gardons en tête le fait qu’il n’est pas pour autant aisé de contre-argumenter, alors même que les avantages procurés par les outils libres sont nombreux.

La transition vers les outils libres n’est pas simple à mettre en œuvre

Enfin, dans le cas où une association aurait envie de se lancer dans une démarche de transition, elle est souvent confrontée à de nombreux obstacles. Très souvent, les associations nous disent ne pas savoir par où commencer, ne pas savoir comment choisir parmi la multiplicité des outils libres à disposition et craindre que le changement d’outil ne soit pas accepté par les utilisateurices. S’ajoute à cela une forte crainte liée à des difficultés techniques fantasmées. A nouveau, ces craintes sont révélatrices d’un manque flagrant de culture numérique (connaissance limitée des outils existants et de leur fonctionnement) et du peu de maîtrise des méthodes nécessaires à une démarche de transition (numérique ou non) au sein de ces organisations. Les associations sous-évaluent la plupart du temps leur besoin de se faire accompagner par des professionnel⋅les dans cette démarche, voire n'envisagent pas du tout cette possibilité.

Si le choix des outils est compliqué à mettre en œuvre, c’est aussi parce que l’écosystème du libre ne sait pas adopter les codes de communication de leurs homologues privateurs. Il est parfois compliqué, quand on n’est pas un spécialiste, de comprendre le fonctionnement d’un service uniquement en consultant le site de présentation de celui-ci (pas toujours très agréable à l’œil, peu explicite ou utilisant un vocabulaire technique jargonnant, voire disponible uniquement en anglais) et sans pouvoir le tester (car il faut l’installer sur un serveur au préalable). Avouons que la première marche est sacrément haute !

Ces constats sont d’ailleurs à mettre en regard avec le chiffre de 15% des répondant·es à l’étude La place du numérique dans le projet associatif en 2022qui ont indiqué ne pas utiliser de logiciels libres mais pourraient l’être à condition d’être accompagnés. Et c’est aussi dans cette optique que nous proposons ce MOOC : faire émerger davantage d’organisations en mesure d’accompagner les associations dans leur transition, à défaut de pouvoir agir sur le côté "dispersé" des outils libres et le manque de culture numérique dans le milieu associatif.

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